Revue du Tarn. - Les archives, qu’est ce que c’est ?
Mme Sylvie Desachy - La loi du 3 janvier 1979 le précise, de façon très large et ambitieuse : « L’ensemble des documents, quels que soient leur date, leur forme et leur support matériel, produits et reçus par toute personne physique et morale et par tout service ou organisme public ou privé, dans l’exercice de leur activité. La conservation de ces documents est organisée dans l’intérêt public, tant pour les besoins de la gestion et de la justification des droits des personnes physiques et morales, publiques ou privées, que pour la documentation historique de la recherche. » On affirme parfois que le mot « archive » vient du grec « archein », commander : il désigne les documents mais aussi l’institution chargée de les régir.
Une autre origine a été proposée : « archive » viendrait d’« archa », le coffre où l’on conservait les documents...
RdT. - On dit que, depuis les lois de décentralisation, les Archives départementales (AD) ont plus évolué que les Archives nationales. Qu’en pensez-vous ?
Mme S. D. - Pour les Archives départementales, qui dépendent des conseils généraux depuis 1983, la situation est variable, mais le bilan est en général très positif en ce qui concerne les personnels, les bâtiments, les crédits de fonctionnement. Dans le Tarn, par exemple, les progrès sont nets, plus que dans un département tel que la Haute-Garonne, où la richesse des diverses structures culturelles que possède une grande ville, qu’il faut financer, porte ombrage aux Archives départementales.
Le problème des Archives nationales, c’est celui des grosses structures. La création de la BNF (Bibliothèque nationale de France), un gouffre financier, n’a pas permis de « passer à l’acte » par rapport à d’ambitieux projets (Cité des archives) précisés notamment lors du colloque de 2001.
Plus largement, il faut voir que les hommes politiques connaissent souvent mal les problèmes des archives : on préférera donner la priorité à une bibliothèque, à une médiathèque, plutôt qu’à un dépôt d’archives. Même si le nombre des usagers des archives augmente, l’impact « médiatique » d’un nouveau bâtiment pour les archives reste modeste par rapport à celui d’une médiathèque... En revanche, les autorités locales savent que les expositions peuvent toucher un plus large public et elles nous poussent donc à les développer. Le service éducatif des archives est également encouragé.
Au total, l’essor ou la stagnation de l’institution « archives » dépend beaucoup des situations locales. Dans le Tarn, on est passé de douze emplois aux AD en 1985 à trente-sept aujourd’hui. Mais les AD du Cher, département pourtant plus peuplé, n’ont que dix-sept emplois.
RdT. - Et les Archives communales ?
Mme S. D. - Elles sont sous le contrôle scientifique et technique du directeur des Archives départementales. Leur situation est très variable. La mise en place actuelle des communautés d’agglomération et de communes pose des problèmes : la question des archives n’est guère prise en compte. Dans le Tarn, des services d’archives sont constitués à Albi, Castres, Carmaux, Gaillac, et pour le canton de Dourgne. À Mazamet et Lavaur, la gestion est chapeautée par la bibliothèque municipale. Le seul service qui fonctionne à 100 % correctement, c’est celui de Carmaux.
Celui d’Albi a de grosses difficultés matérielles. Les archives anciennes de la ville d’Albi sont conservées par les Archives départementales. Pour qu’elles soient confiées aux Archives municipales, il faudrait que celles-ci aient un conservateur territorial. Avec un vrai local pour la communication.
Et il n’est pas normal qu’il n’y ait pas de service d’archives à Graulhet.
S’il y avait partout des services parfaitement organisés, le nombre des usagers croîtrait. On pourrait prendre exemple, en Midi-Pyrénées, sur Tarbes ou sur Millau (qui emploie cinq personnes aux Archives municipales, alors qu’il n’y en a pas à Rodez !)
En attendant, comme les conditions de consultation sont imparfaites, on a peu de lecteurs, ce qui sert d’argument à certaines municipalités pour dire qu’il n’y a pas un besoin massif à satisfaire.
RdT. - En matière d’archives, comment comparer la France avec les autres pays d’Europe et avec le reste du monde ?
Mme S. D. - La France est exemplaire pour son maillage territorial. Et, comme la plupart des pays d’Europe, par la richesse des archives anciennes (qu’on n’a pas en Amérique, bien sûr. . . ).
Il y a des différences, par exemple pour les délais de communication, avec les pays d’Europe du Nord. Et pour les méthodes de classement. Il y a des débats pour tenter une certaine uniformisation des méthodes, notamment pour les archives contemporaines. La France a pour principe absolu « le respect des fonds » et classe selon les « services versants », alors qu’on peut trouver ailleurs des classements par thème.
C’est ainsi que les pays anglo-saxons rassemblent dans une même rubrique tous les documents concernant l’eau, alors qu’en France ils sont répertoriés selon leur diversité d’origine (DDE, préfecture...) -. les- Anglo-Saxons commencent à se rapprocher du système français. En revanche, le système anglo-saxon du « record management » se généralise ailleurs : les administrations tendent à organiser la conservation intermédiaire, le « préarchivage » de leurs archives, en interface avec les services d’archives généralistes qui récupèrent, à terme, les archives définitives.
Pour le reste du monde, la France est notamment liée à ses anciennes colonies (par exemple avec l’Algérie pour les archives de l’Équipement) et elle a aidé à la mise en place de services d’archives après les indépendances (Liban, Sénégal, Côte d’Ivoire, etc.)
RdT. - Qu’en est-il des archives privées ? Y a-t-il des archives privées déposées dans des institutions publiques ?
Mme S. D. - Oui. Pas en principe dans les musées (le cas du musée du Cayla est particulier : manuscrits directement liés aux Guérin). Des médiathèques peuvent recevoir des fonds privés et il peut y avoir là « concurrence » avec les archives. Celles-ci agissent selon les opportunités qui se présentent : dans le Tarn, nous venons d’obtenir les archives d’un architecte, M. Avizou, ou celles de Me Bouyssou, avocat à Castres. Cela dit, il y a des propositions qu’on nous fait et que nous rejetons par manque de place ou parce que cela ne nous paraît pas indispensable : ainsi si on nous propose une collection de Paris-Match.
On peut aussi aiguiller la personne qui veut faire un dépôt vers d’autres lieux que les Archives départementales. Et il y a des documents qu’on achète.
Certaines institutions non publiques ont des archives : Églises, francmaçonnerie, entreprises (Saint-Gobain, des banques, les assurances, EDF...) Le mémorial juif a reçu, en dépôt certaines archives publiques de l’État français concernant les Juifs (le fichier juif) ; ce qui peut se comprendre mais a été contesté, au nom des principes, par les archivistes d’État : des fonds d’État sont désormais sous la responsabilité d’une institution privée, « communautaire » .
RdT. - Quelle est l’évolution des publics ?
Mme S. D. - En pleine croissance, numériquement parlant ! À Albi, triplement depuis dix ans ! C’est dû à la passion pour la généalogie (70 à 85 % des usagers des AD. sur l’ensemble de la France).
À ce sujet, il faut savoir que les communes de moins de 2000 habitants ne sont censées garder que l’état civil de moins de cent cinquante ans. Notez aussi que les Mormons ne sont pas venus microfilmer l’état civil aux AD du Tarn. Ni le directeur des archives, dans les années 1970, ni le président du conseil général par la suite ne l’ont souhaité. Notez enfin qu’on est en train de numériser l’état civil, et que c’est là un grand progrès.
Il y a des généalogistes qui passent ensuite à d’autres domaines de recherche : histoire de leur maison, de leur commune.
Les chercheurs universitaires (étudiants notamment) sont aussi un public classique des AD, en augmentation depuis la création de l’antenne universitaire d’Albi.
RdT. - Y a-t-il des sujets de consultation < sensibles » ?
Mme S. D. - Le décret du 7 messidor an II avait posé le principe d’une accessibilité totale des archives publiques. La loi du 3 janvier 1979 précise certaines limites : délai de soixante ans pour ce qui touche à la vie privée, de cent cinquante ans pour les dossiers médicaux, etc. Sur la Seconde Guerre mondiale, des dérogations peuvent être obtenues pour des dossiers normalement non communicables.
Elles sont accordées par le directeur des Archives de France après accord du service versant ; et des dérogations générales sont apparues pour des fonds entiers : en 1998, sur les dommages de guerre. Puis sur les dossiers des préfectures (sauf ceux concernant l’épuration). De toute façon, avec la règle des soixante ans, les dossiers de 1943 sont accessibles et donc très bientôt ceux de 1944.
Sur la guerre d’Algérie, beaucoup plus récente, il n’y a pas de possibilité d’accès. De toute façon, la masse documentaire est là bien moins grande que sur la Seconde Guerre mondiale : quelques cartons seulement pour le Tarn.
II y a des journalistes, des chercheurs, qui protestent contre ces délais de communicabilité. Il faut qu’ils comprennent que les archivistes ne font qu’appliquer les lois. Et qu’ils admettent qu’il est nécessaire de protéger la vie privée. Il ne s’agit pas que de protéger les « secrets d’État » !
Aux États-Unis, il n’y a pas un système de délai fixe de consultation : certains documents sont « déclassés » tout d’un coup par l’administration, très rapidement. Mais d’autres ne le sont jamais.
La France, comme l’Italie, a des délais de communication plus longs que dans les pays nordiques. C’est essentiellement explicable par le souci de protéger la vie privée.
RdT. - Qu’avez-vous envie de dire aux usagers des Archives, actuels ou à venir ?
Mme S. D. - D’abord qu’ils songent toujours à respecter les documents. Il faut faire attention en tournant les pages... et ne pas souligner, ou surligner ! Sans parler de quelques cas de personnes qui découpent des pages, voire des enluminures pour ensuite les revendre !!!
Si des lecteurs de la Revue du Tarn voient des documents intéressants chez des brocanteurs, ils peuvent nous le signaler. S’il s’agit de documents publics (notariaux par exemple), les Archives ont priorité : ce type de document fait partie du domaine public.
RdT. - Quels sont vos projets pour les AD du Tarn ?
Mme S. D. - En priorité, bien sûr, la construction du nouveau bâtiment, sur le site de l’ancienne Verrerie ouvrière, qui devrait être achevé dans un an et demi. Puis le problème du déménagement sera très lourd. Nous serons obligés de fermer le local actuel, à la cité dministrative, pendant quatre mois. Ce sera une gêne pour nos habitués, par exemple ces retraités qui viennent presque chaque jour, et surtout les étudiants, qui vont être gênés pour finir leur maîtrise dans les délais requis.
Il y a aussi à court terme, des projets d’exposition : sur le notariat, les pompiers.
RdT. - Madame Desachy, merci. Les lecteurs de la Revue du Tarn sont très souvent des usagers des archives locales ou départementales. Ils apprécient tous vos efforts depuis votre arrivée dans notre département et souhaitent plein succès à toutes vos initiatives.
(Entretien réalisé le 15 avril 2003)
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